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Prologue

 

 

 

« Je suis la jeune mariée, l’éternelle, qui te prend pour époux, toi, simple mortel. Je t’épouse à ta naissance et t’oppresse ta vie durant. Puis, le moment venu, je te souffle à l’oreille que j’ai toujours été là, tout au long de ton existence ; juste un murmure pour te dire que pour te sentir vivant il te faut mourir à toute chose. »

Apprendre à mourir pour commencer à vivre. Quelle étrange idée ! me suis-je dit. Pourtant, c’est au bord de la marche, non loin du grand basculement que je suis devenu vivant. J’aurais pu me faire berner. Croire que la mort, d’un coup de lame, viendrait me faucher et m’arracher à ce à quoi je tenais le plus : moi, mon moi tout puissant. Il n’en a rien été. Elle ne m'a ôté que mes certitudes et mes illusions.

Ce jour-là, elle s’est penchée sur moi et m’a raconté une bien étrange histoire. Une histoire à dormir debout, indéfiniment dans le repos de l’âme et dans la certitude de l’appartenance. Je l’ai crue, et j’ai alors ressenti un immense soulagement.

Étais-je mort ou vivant ?

 

 

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Chapitre 1

 

 

À l’ombre de la glycine et des rosiers grimpants, je scrute l’horizon comme un peintre observe sa toile. La chaleur accablante de ce mois de juillet engourdit la campagne et auréole la moindre parcelle de vie d’une belle lassitude. Le ciel pâle, voilé par une brume d’été, retombe lourdement sur la garrigue. Au loin, derrière le maquis, la vallée se dessine. Je me sens l’âme d’un impressionniste étudiant la lumière. Mon regard dévale les combes calcaires et vient se poser à mes pieds sur le parterre verdoyant qu’Alice, ma belle jardinière, a composé : un jardin sauvage où se disputent digitales, pieds-d’alouette, arbustes et herbes folles. L’heure est à l’observation tranquille des choses, au silence des œuvres accomplies. En cet instant, rien de plus ne peut m’être offert.

Gorgé de soleil et de lumière, je me mets en quête d’ombre. Une jolie porte en bois s’ouvre sur le salon dont les murs et le dallage distillent une fraîcheur agréable. L’entrée est partiellement éclairée par un filet de lumière. De fins rayons de soleil tachetés de maintes particules de poussière en suspension se déversent timidement sur l’escalier central. J’observe le chat, qui, sur le canapé, s’abandonne langoureusement aux délices de la sieste. Sa sérénité m’inspire et m’engage à me rendre dans la pièce d’à côté. Sur le bureau s’enchevêtrent pêle-mêle livres et manuscrits. Dans le coin, contre les murs de chaux, un chevalet et une table de travail occupent l’espace. Dans ce fouillis bien ordonné s’alignent toiles, pinceaux, tubes de peinture, argile et autres matières à ouvrage.

Avant de m’adonner à quelconque création, mon estomac m’intime l’ordre de passer en cuisine. Je trébuche sur Léon, mon vieux chien qui, lui aussi, fait sa sieste. Il ne m’en tient pas rigueur et se rendort immédiatement. J’hésite devant les tiroirs. Lequel ouvrir ? Celui renfermant les conserves des paysans du coin ? Ou plus modestement le frigo pour une simple part de tarte aux fraises ? À moins que je ne jette mon dévolu sur le jambon vieillissant dans la souillarde ? Un tel choix nécessiterait d’aller à la cave chercher un bon vin, mais en cette heure de l’après-midi, ce genre de gourmandise ne me paraît pas raisonnable.

Quelques heures plus tard et après mon vagabondage d’écrivain, je retourne en terrasse. Le soleil encore haut et les peupliers d’en face m’invitent à imiter mes animaux de compagnie. Le paysage s’efface et, paupières closes, la petite mort s’installe, célébrée par le chant de quelques oiseaux venant contrarier le silence. Le temps s’écoule lentement et avant que le sommeil ne m’étreigne, je songe à mon bonheur naissant. J’oscille entre équilibre relatif et déséquilibre partiel, dans une demi-teinte sans cesse tentée de tomber dans l’ombre ou la lumière. Le bonheur est d’une effrayante simplicité !

Le clocher de l’abbaye du village vient me sortir de ma douce inconscience. Repu de sommeil et bayant aux corneilles, j’entends la voix amoureuse d’Alice qui m’invite, sans autre forme de discours, à la suivre dans la chambre du haut. Sans sourciller, j’obéis aux ordres et me dirige prestement vers le repaire de nos ébats. L’amour ne peut se passer des préliminaires de la chair.

Je lui demande pourquoi nous sommes si heureux ensemble. Elle me répond que le bonheur est une vue de l’esprit. Qu’être heureux de vivre suffit ; que nous n’y sommes pour rien, et que la vie suit son cours, se fichant bien de nos questions existentielles.

« Rien n’est assuré mon bel amour, me dit-elle. La vie n’est que changement et perpétuel devenir. Profitons de l’instant ! »

Elle m’aime, je n’en doute pas. Je l’aime aussi, et lui suis reconnaissant de m’avoir aidé à ouvrir la seule porte qui mène au paradis. Celle de maintenant.

Le soleil décline en cette chaude soirée d’été. La tramontane fait pencher les peupliers, et comme eux, j’épouse les évènements et la nature des choses. Léon s’est enfin réveillé et Joséphine la féline est partie en vadrouille satisfaire ses instincts de chasseuse. La nature lui est offerte et elle ne perd aucune miette de sa précieuse existence.

En cette heure tardive, la table doit être dressée. Les mets seront à la hauteur de l’évènement, sans toutefois être fastueux. Sous la lame de mon couteau naissent rondelles de tomates, de concombres et dés de poivrons, de beaux légumes que Lucien, le paysan d’à côté, nous a apportés la veille. Pauvre Lucien que sa femme a quitté voilà peu ! Sa simplicité me touche. Son béret fiché sur la tête et son sourire généreux ne font qu’apporter plus de saveur à ses offrandes. Ses paumes calleuses accrochent la peau lorsqu’on lui serre la main et sa rusticité respire l’authenticité.

Pêle-mêle, les légumes s’accumulent dans le grand saladier. Le vert côtoie le rouge, l’orange et le jaune. La table est servie et un succulent dîner m’attend. Un festin de roi, à consommer sur place et en grande compagnie, celle d’Alice. Le vin coule, mais ne saurait embrumer plus qu’il ne faut les esprits. La modération est gage d’équilibre et de bien-être. Tout est affaire d’équilibre.

Repu, mon ventre réclame un peu de détente. Mon estomac dans son labeur m’implore de me lover dans le fauteuil de terrasse. Dans le ciel, les étoiles naissantes me rappellent à mon humble condition, et avant même que la lune ne disparaisse derrière les nuages, je m’extrais laborieusement de mon transat pour me rapprocher d’elle.

Des senteurs vespérales s’exhalent dans le crépuscule et les cigales commencent leur récital nocturne. J’observe Alice droit dans les yeux et, sans même lui parler, je lui fais part de mon ressenti.

« Il est bon d’appartenir au monde », lui dis-je d’un regard.

Elle me répond par un bien bel argument, son sourire.

C’était une belle journée.

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2

 

 

J’ai rencontré Alice un jour d’été sur le marché du vieux port. C’était il y a trois ans. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je n’avais pas l’intention de m’attarder devant les étals, juste le temps d’acheter quelques sachets de semences à mon ami horticulteur.

Ce vendredi matin, dès neuf heures, le quartier était gorgé de monde. Chacun s’empressait de faire ses courses avant que la place ne soit écrasée par la chaleur de ce mois d’août caniculaire. En cette heure matinale, les gros platanes feuillus maintenaient encore la fraîcheur parmi les étals. Les producteurs locaux tentaient de séduire les nombreux touristes en vantant leurs produits régionaux. Extraits de lavande, huile d’olive et autres herbes culinaires s’offraient aux regards des visiteurs.

Environné par ces senteurs provençales, j’ai aperçu Alice pour la première fois. Elle était en train de régler ses comptes avec un producteur tentant de lui faire croire que son huile de noix était fabriquée traditionnellement et non industriellement. Visiblement, elle contestait l’origine de ce produit, mais le marchand ne l’entendait pas de cette oreille. Le ton est monté et j’ai cru bon d’intervenir. L’occasion était rêvée de prendre la défense de cette jeune femme dont la beauté méditerranéenne m’avait immédiatement frappé. Assurément, elle était victime d’une tromperie sur la marchandise et je m’empressais de le faire remarquer au vendeur.

Mon intervention a été appréciée, mais avant que je tente de faire plus ample connaissance, elle a prétexté qu’elle était en retard et qu’elle avait encore des courses à faire. Elle m’a même énuméré la liste : tomates, poivrons, oignons rouges, cébettes, févettes, concombres... Impressionné par cette énumération, je me suis dit qu’elle s’était mise en tête, pour ce midi, de préparer une salade niçoise. Je me suis donc résigné à la voir s’éloigner, et me contenter de son merveilleux sourire et du charme qu’elle avait opéré sur moi.

Heureusement, l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Vingt minutes plus tard, nos chemins se sont à nouveau croisés sur la terrasse du café donnant sur le marché. Alors que je sirotais tranquillement mon thé glacé, elle est passée juste à côté de moi, toujours aussi pressée. De nature assez timide, je n’aurais jamais eu, en temps ordinaire, le courage de l’aborder. Pourtant, ce jour-là, je n’ai pu m’empêcher de la héler pour l’inviter à boire quelque chose à ma table. Devant son air hésitant, je me suis jeté à l’eau, et quitte à passer pour un dragueur de première, je l’ai suppliée.

« S’il vous plaît... si vous acceptez, je vous offrirai le plus beau potager qui soit et je ferai pousser tous les légumes que vous voudrez ! »

Elle s’est mise à rire et s’est timidement approchée, encombrée de ses sacs déjà copieusement remplis.

Deux ans plus tard, nous achetions un mas provençal sur les hauteurs du village, et dans notre grand potager je lui plantais tous les légumes du monde.

~

De ces jours heureux, il ne reste que des cendres, mais des cendres d’un bien joli feu. Alice est toujours là, dans son mas provençal, à tenter de tuer le temps. Elle s’échine à retrouver les gestes quotidiens tels qu’ils étaient avant ce vingt-quatre juin. Écrire ses histoires pour enfants, peindre, cuisiner, ou s’abandonner en terrasse, un bon livre entre les mains ; confectionner ses confitures et préparer de délicieux petits plats. Mais pour qui ? Pour moi ? À ses yeux, je ne suis plus là, même si je rôde encore dans cette maison comme un fantôme.

J’arpente le salon et les couloirs de l’étage, mais rien à faire, je ne me sens plus l’hôte des lieux. Je déambule dans le potager entre feuilles de laitues et pieds de romarin.

Ah, mon potager !

 Ce lieu de détente entre mes longues heures d’écriture où j’aimais tant faire pousser quelques légumes ! Alice, j’en suis sûr, vient fouler cette terre fraîchement retournée pour retrouver un peu de moi.

Je reviens dans mon atelier et me penche sur mes écrits inachevés. Je ne pourrai pas finir mon dernier roman, il appartient déjà au passé. Sans nos regards qui se croisent, sans ce pétillement de joie que je lis dans ses yeux, je n’écrirai plus, ne créerai plus. Et mes toiles, qu’en faire ? Elles aussi sont orphelines. Mon inspiration m’a quitté depuis ce vingt-quatre juin. La pièce est restée en l’état, comme figée depuis ce jour.

Face aux regards absents d’Alice, je me rends compte que je ne lui appartiens plus. Elle semble m’ignorer lorsque je la croise dans l’escalier ou que je viens rôder autour d’elle en cuisine. Quand elle prépare ses petits plats, elle ne me remarque même pas, ne veut plus pencher sa tête sur mon épaule, comme il y a une semaine à peine, quand, par surprise, arrivant derrière elle, je la serrais dans mes bras.

La dernière fois qu’elle a posé son regard amoureux sur moi, c’était avant que je ne démarre ma vieille Méhari. Elle avait serré ses lèvres en forme de baiser, plissé ses yeux malicieux et m’avait prié de ne pas être en retard pour le dîner. Quelques heures plus tard, elle s’était trouvée face à moi, pétrifiée dans l’affreuse certitude que l’image qu’elle avait devant elle était bien réelle. Elle avait tenté de donner un sens à cette absurde situation, essayé de comprendre comment j’avais pu en arriver là. En vain, je ne lui avais pas répondu, incapable de lui fournir la moindre explication. Ce n’était pas l’envie qui me manquait, mais je ne pouvais pas. Elle s’était alors retournée, puis, avant de refermer la porte, elle m’avait regardé une dernière fois sans vraiment me voir.

L’autre jour, elle pleurait dans sa cuisine. Pourtant, ce n’étaient pas des oignons qu’elle épluchait. Je me suis approché d’elle et lui ai soufflé doucement sur la tempe, essayant d’expirer tout l’amour que je lui portais. Elle a saisi son chiffon, a essuyé ses yeux et entre deux sanglots j’ai cru voir passer l’ombre d’un sourire. Oui, j’en suis sûr, elle a senti ce souffle et cet amour que je lui porte toujours.

Pourtant, elle a débarrassé toutes mes affaires et les a remisées dans la pièce voisine. Nous faisons désormais chambre à part. J’observe longuement ce lit, vestige d’un passé où j’étais encore le bienheureux hôte de ses nuits. Je me revois nu auprès d’elle sous nos draps, mes mains venant vagabonder sur ses courbes, dans ses cheveux, derrière ses oreilles, le long de son cou, au creux de son épaule ; entamer l’ascension de rondeurs plus généreuses pour conquérir en douceur la cime de ses seins ; glisser vers son nombril et goûter aux premiers délices, avant de descendre avec impertinence aux abords du calice. Les délices de la chair sont éternelles, mais elles n’ont qu’une vie.

Témoins de notre bonheur passé, les photos du salon ont été enlevées. Une seule a réchappé au grand débarras et repose, inerte, sur la cheminée. Figure insolente de nos jours heureux, instant furtif qu’avait su capter notre ami Paul, lors d’une soirée. C’était notre préférée. Celle où, tous deux, éclations de rire, partageant la bonne humeur de joyeux convives et témoignant du si bel amour qui nous unissait.

Il y a un mois à peine, elle me parlait du Népal, évoquant le petit Tenzin qui avait fui le Tibet lors de la répression chinoise. C’était le filleul que nous parrainions depuis deux ans et que nous n’avions encore jamais vu. Notre enfant par procuration, à défaut d’avoir encore le nôtre. Le voyage était prévu pour l’automne et les billets déjà réservés. À présent, elle ira seule. Je lui souhaite un beau périple et espère que la pensée bouddhiste lui apportera cette sagesse si utile face à pareille adversité. Je l’imagine déjà heureuse auprès de notre filleul, arpentant les pentes raides de Katmandou, visitant les monastères et dissertant avec les moines, prenant la position du lotus pour apprendre de l’impermanence des choses et des êtres.

Alice ne me parle plus, mais pense encore fort à moi. Parfois, elle murmure quelques mots dans la pénombre de ses nuits désormais solitaires. Je l’entends même pleurer dans son lit, quand toute lumière éteinte, elle ressasse le passé. Elle tente de me retenir, mais tout mon être est déjà ailleurs. Je ne peux plus rester, une autre vie m’appelle. Peut-être faudra-t-il des années, mais elle finira par comprendre. Tout passe avec le temps, même les attachements les plus profonds. Je vais donc m’en aller, définitivement, chasser mon fantôme de son esprit et la laisser doucement se reconstruire. Ainsi pourra-t-elle vaquer à ses occupations sans être assaillie par ces terribles souvenirs restés gravés dans les objets. Tout comme les photos, peut-être rangera-t-elle mon fauteuil club racorni ou le transat en terrasse sur lesquels j’aimais tant me détendre. Heureusement, il y a Léon et Joséphine pour lui tenir compagnie.

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